Projet Casa Grande

En route pour Casa Grande !

Le chemin pour arriver à Casa Grande n’aurait pas pu être plus grandiose que celui que Cirillo, le conjoint de Claudia, l’une des institutrice de Casa Grande, nous a proposé de suivre ce Lundi 25 mars. 

Cirillo travaille comme sous-traitant de différents sites industriels dont les industries minières, comme celle située sur le site d’El Aguilar, à 60 km à l’ouest de Casa Grande, où il travaille généralement plusieurs jours par semaine. Ce jour-là, il revenait de San Salvador de Jujuy avec son pick-up professionnel chargé de matériaux achetés au corralon El Cañadon (une espèce de « Leroy Merlin » argentin). Celui-là même auquel nous avons passé une première commande en février dernier des matériaux nécessaires à la rénovation de l’école de Casa Grande. Cirillo contribue ainsi lui aussi et largement au projet en profitant de ses déplacements professionnels entre San Salvador de Jujuy et Humahuaca pour assurer gratuitement la logistique de ces matériaux vers Casa Grande. C’est ainsi qu’un tel projet peut se réaliser dans un endroit si pauvre et si isolé : par le bouche à oreille, par l’entraide, par le réseau… Cirillo nous a ainsi proposé de nous récupérer à Humahuaca et de nous emmener à Casa Grande par un parcours beaucoup plus long que celui habituel, mais tellement incroyable ! 

Au fil de ce parcours de presque 5 heures, nous avons traversé les paysages impressionnants de la Quebrada de Humahuaca et de la Puna, les deux territoires de haute altitude, du côté ouest de la région de Jujuy. 

 

De Humahuaca aux Salinas Grandes

Nous sommes ainsi redescendus vers le sud le long de la Quebrada de Humahuaca, la fameuse vallée encaissée qui traverse du nord au sud la région de Jujuy et qui est classée au patrimoine mondial de l’humanité. Et elle mérite bien ce titre donné par l’UNESCO en 2003, tant elle est majestueuse… 

Nous avons ensuite entamé l’ascension de l’incroyable Ruta 52 (route 52) qui chemine à travers la montagne pour relier l’Argentine du nord au Chili. Enfin, ici on ne parle pas de montagnes mais de collines (los cerros) étant donné le profil érodé et lisse des reliefs. Mais bon… des collines à 4000m, moi j’appelle ça la montagne ! 

Arrivés au col à 4170m d’altitude, la vieille Renault sport de notre guide, pas si sport que ça finalement, avait envie de respirer un peu. La ruta 52 descend ensuite pendant plusieurs km à travers les “collines” rocailleuses saupoudrées de buissons épineux que broutent quelques vigognes et guanacos de ci de là. 

Et soudain las Salinas surgissent de nulle part. Une immensité blanche au milieu des montagnes. Un salar, c’est à dire un désert de sel formé, non pas par l’évaporation d’un lac il y a des millions d’années, mais par l’activité volcanique environnante qui charge les eaux de pluies en éléments minéraux. Ces eaux de pluie s’accumulent sur quelques cm de profondeur dans le bassin formé par las Salinas Grandes et s’évaporent très rapidement, du à l’aridité importante de la région. Il s’agit donc de sel continental (par opposition au sel marin). 

Ce salar de 6 000 km2 est le 2e plus grand salar au monde après celui d’Uyuni en Bolivie. Il est traversé en ligne droite sur 4 km par la Ruta 52 qui continue ensuite jusqu’au Chili. Le sel de ce désert fait partie des richesses de la région. Mais elle n’est rien à côté de celle du lithium, essentiel aux batteries que nous utilisons de plus en plus avec les véhicules électriques notamment, et qui fait du nord ouest argentin un nouvel Eldorado. En effet, en discutant avec notre guide, nous apprenons que cette zone fait l’objet d’un projet d’extraction de lithium, très controversé car le procédé d’extraction n’est pas sans conséquence pour l’environnement. C’est ce que le peuple Kolla a d’ailleurs tenté de dénoncer lors de manifestations en février dernier sur cette même route 52. Ce constat soulève forcément de nombreuses questions dans nos esprits d’européens, porté sur une transition énergétique qui implique notamment celle de l’énergie pétrolière vers l’énergie électrique. Nous savons déjà plus ou moins que la fabrication des batteries a un impact écologique. Mais là, nous sommes face à ceux qui subissent cet impact. La relation entre le peuple Kolla et les entreprises minières sera ainsi un sujet d’échange instructif avec les personnes que nous allons rencontrer à Casa Grande. 

Mais revenons à notre sel. Il est donc exploité dans ce salar à des fins très variées : pour le salage des routes, pour l’alimentation animale (les blocs de sel qu’on donne à lécher aux vaches bien d’chez nous !), mais également pour notre propre alimentation, après un raffinage particulier. Quelques locaux vendent divers objets sculptés dans le sel, exposés dans des petites maisonnettes faites… de sel aussi ! 

Nous avons pique-niqué au milieu de cette étendue blanche sur une table ronde (taillée dans le sel bien évidemment !). C’est là que nous avons constaté que nous ne jouons pas dans la même cours que les Argentins en matière de pique-nique. Alors que nous avions apporté un reste de pain et un morceau de jambon et de fromage (à la française quoi !), eux avaient amené un énorme saladier de riz recouvert d’une dizaine de grosses escalopes à la milanaise dont on s’est régalé ! 

Des Salinas Grandes à El Aguilar

Une fois repus, nous avons repris la route en direction d’El Aguilar. Nous avons emprunté pour cela une piste partant plein nord depuis le désert de sel. Au départ très large et plutôt facilement praticable, le parcours s’est avéré plus compliqué lorsque nous avons bifurqué vers l’est pour à nouveau grimper vers les sommets de la Puna. Le chemin était tout à coup beaucoup plus étroit et bien plus accidenté. A plusieurs reprises nous avons traversé le lit d’un affluent du Rio Grande que notre piste longeait sur plusieurs kilomètres. Bien que le cours d’eau soit à sec, sa traversée n’a pas été toujours simple et nous avons compris l’utilité d’un 4×4 dans cette région… Et bien sûr, on oublie les sièges enfants qui ne sont pas obligatoires en Argentine. Du coup, on s’est vite habitués (pas le choix !) à avoir les filles sur nos genoux… même devant ! 

Ce sont donc 70 km de piste que nous avons parcourus au milieu de la Puna, cette immense zone montagneuse aux reliefs très doux malgré la très haute altitude, à la flore très particulière, faite de buissons épineux (los churkis), d’herbes rases et de majestueux cactus (los cardones) de parfois plus de 3 mètres de haut entre lesquels slaloment quelques tornades de poussières. On y croise fréquemment des troupeaux d’ânes et de vigognes, dont on ne sait jamais si ils sont sauvages ou bien s’ils proviennent d’un élevage, tant leurs espaces de liberté sont immenses puisqu’aucune barrière, aucun fil de barbelé ne les retient. On aperçoit de temps à autre un aigle ou un condor, oiseau immense et majestueux, qui nous observe en faisant des cercles au-dessus de nos têtes. Le puma fait partie également de la faune de cette région, mais nous n’avons pas eu la chance d’apercevoir cet animal extrêmement discret. 

C’est donc une nature quasiment vierge de toute habitation que nous avons traversée, donnant un sentiment de liberté impressionnant… 

El Aguilar

Après environ 2 heures de route, nous avons atteint El Aguilar, la seule ville à des dizaines de kilomètres à la ronde. Mais surtout, c’est une des plus hautes villes d’Argentine, culminant à presque 4000m d’altitude. Nous nous sommes retrouvés ainsi au coeur de cette ville minière de 3000 habitants. La ville est située sur une sorte de plateau en pente douce, au pied d’une montagne dont le coeur est exploité depuis 90 ans pour y extraire le plomb et le zinc, deux des richesses minières du pays. 

El Aguilar est une véritable petite ville avec son église, son école, son gymnase, son terrain de foot, ses quelques commerces, mais pourtant, tout ici indique que l’on se trouve sur un site industriel. Les ouvriers, en bleu de travail et casque sur la tête, croisent leurs enfants qui vont à l’école et leurs femmes et leurs parents vivant à leurs côtés, qui vont faire quelques courses. 

Dominant la ville, un vieux téléphérique aujourd’hui désaffecté, reliait autrefois la mine à la ville pour y redescendre les énormes bacs contenant chacun 2 tonnes de minerai. Aujourd’hui, le transport du minerai se fait par camion directement depuis la mine. De nombreux bâtiments en rez-de-chaussée quadrillent la ville, chacun faisant une centaine de mètres de long, où habitent les ouvriers et leurs familles dans de petites habitations strictement identiques les unes aux autres. J’ai pu entrer dans l’une de ces habitations où loge Cirillo lorsqu’il est en mission à El Aguilar. Il partage avec un autre travailleur une toute petite chambre, sous les regards étonnants de Mickael Jordan, du pape Francisco et de Jean-Claude Vandamme, dont les posters décorent heureusement les murs en décrépitude. 

J’ai eu l’occasion, quelques jours plus tard, de faire connaissance avec un des ouvriers de la mine d’El Aguilar, d’origine Kolla comme la plupart des habitants de la région. Il m’a expliqué qu’il a travaillé pendant 10 ans dans les entrailles de la terre, à plus de 4km de profondeur, dans des tunnels d’au moins 4m par 4m, suffisamment larges pour y envoyer les camions qui extraient le minerai vers l’extérieur. Au cours de ces 10 années, exposé à cet environnement nocif malgré les nombreux systèmes d’extraction et les protections individuelles portées par les ouvriers, il a développé une maladie professionnelle touchant les poumons et depuis maintenant 5 ans, il travaille à la surface comme Agent de Maintenance. Malgré l’impact que ce travail a eu sur lui, il n’exprime pourtant pas d’inquiétude, ni de colère, ni de rancoeur. Est-ce parce qu’il n’y a pas beaucoup de choix pour gagner sa vie dans la région, tant ils sont isolés géographiquement ? Est-ce parce que le silence est un trait de caractère très fort chez les indigènes Kollas ? Ce témoignage m’a en tout cas confirmé ce que j’imaginais du quotidien de ces travailleurs, dont on se demande s’ils sont loin d’être en quelque sorte Les Misérables du XXIe siècle. 

Nous avons ainsi traversé El Aguilar et avons commencé à descendre vers Casa Grande. Nous sommes passés devant les immenses bassins de rétention des eaux polluées par la mine, qui sont ici traitées (mais malheureusement pas totalement) avant d’être renvoyées au milieu naturel. 

Les habitations de la ville minière d'El Aguilar
Casa Grande

La piste descend ensuite le plateau d’El Aguilar avant de s’enfoncer dans une sorte de canyon au fond duquel se trouve l’école de Casa Grande. Encore un paysage grandiose dans lequel apparait d’un coup une roche d’un rouge intense, contrastant magnifiquement avec la végétation étonnamment verdoyante pour un environnement aussi élevé en altitude. 

Nous sommes enfin arrivés après 5 heures de route à notre destination tant attendue…

L'arrivée dans la vallée de Casa Grande

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